Les préjugés et la discrimination

Markus Brauer, University of Wisconsin-Madison

Entrée pour l'Encyclopédie Universalis

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17 mars 2016

 

Le terme "préjugé" fait référence à une attitude défavorable envers les membres d'un groupe social. Cette attitude se manifeste sous forme d'évaluations négatives (ex: attribution de traits négatifs ou d'intentions malsaines) et de sentiments hostiles (ex: mépris, haine). Cette attitude est souvent une réaction défensive à une menace perçue pour son groupe d'appartenance, et sert à créer ou maintenir des relations de statut hiérarchiques entre groupes sociaux. Une fois formés, les préjugés sont appliqués à l'ensemble des membres d'un groupe sans tenir compte des traits qui caractérisent chaque individu. D'où l'origine du mot "pré-juger": nous évaluons une personne avant de la connaître en fondant notre jugement uniquement sur le groupe social auquel elle appartient.

            Le terme "discrimination" désigne un comportement inapproprié, voir injuste, envers des individus à cause de leur appartenance à un groupe social donné. Refuser un emploi ou un logement à un individu à cause de son origine ethnique sont des exemples classiques de discrimination. Notons que les comportements discriminatoires non seulement blessent ou désavantagent d'autres groupes ("dérogation d'exogroupes"), ils favorisent aussi de manière injuste son propre groupe ("favoritisme pro-endogroupe"). Comme les préjugés, la discrimination maintient ou renforce les avantages de certains groupes sociaux par rapport à d'autres.

            Pour rendre compte des préjugés et de la discrimination, on distingue trois approches théoriques. L'approche psychanalytique considère ces attitudes et comportements comme le résultat d'un processus par lequel des sentiments négatifs sur soi sont déplacés et projetés sur les membres d'un autre groupe. La fonction des préjugés est alors de résoudre des conflits internes et de satisfaire des besoins personnels. L'approche socio-culturelle voit les préjugés et la discrimination comme le résultat inévitable du conflit entre les groupes sociaux pour l’accès à des ressources limitées. Leur objectif serait alors de justifier les inégalités existantes et le traitement différent de certains groupes sociaux (pour limiter leurs droits, par exemple). L'approche socio-cognitive met l'accent sur les processus cognitifs et identitaires dans le fonctionnement humain. Pour gérer la multitude de stimuli sociaux, nous sommes amenés à catégoriser notre environnement en groupes sociaux et à réagir à d'autres en fonction de leur appartenance groupale. Comme notre estime de soi dépend en partie du statut relatif de notre groupe d'appartenance, nous avons tendance à dénigrer les membres d'autres groupes.

            Dans la plupart des sociétés, les préjugés sont perçus comme moralement répréhensibles et la discrimination est interdite. Cette pression sociale peut contribuer  au fait que certains phénomènes échappent à notre conscience. Les recherches récentes ont montré à quel point les processus implicites jouent un rôle important dans les relations entre les membres de différents groupes. Ainsi, la présence d'un individu appartenant à un groupe social peut activer des concepts négatifs et influencer nos évaluations sans que nous nous en rendions compte. Par exemple, nous avons tendance à interpréter le même objet ambigu comme un outil s'il est tenu par une personne blanche, mais comme une arme à feu s'il est tenu par une personne noire. De manière similaire, certaines pratiques professionnelles peuvent discriminer de facto certains groupes sociaux même si elles paraissent plutôt anodines. Par exemple, spécifier une taille minimum pour le recrutement (alors que cette taille n'est pas indispensable pour exécuter le travail) ou imposer un critère de travail à temps plein pour l'allocation d'une prime salariale peut désavantager certains groupes sociaux.

            Préjugés et discriminations ont des conséquences néfastes. Les individus qui en sont les victimes sont plus susceptibles de souffrir de dépression, stress, anxiété, et agressivité. Ils sont caractérisés par une faible estime de soi, un niveau de performance réduit, et une satisfaction de vie diminuée. Les préjugés et la discrimination réduisent leurs chances de réussir à l'école, à l'université, et dans le monde professionnel. Le coût pour la société est considérable, allant d'un taux d'absentéisme élevé jusqu'à la perte de nombreux talents. Ce coût s'explique en partie par le fait que la plupart des gens font partie d'un ou de plusieurs groupes qui sont la cible de préjugés et discriminations, tels que les femmes ("sexisme"), les groupes ethniques ("racisme"), les homosexuels ("homophobie"), les groupes religieux (ex: musulmans, juifs), les personnes âgées, les handicapés, et les personnes atteintes de maladie (ex: maladies chroniques, santé mentale).

            Peut-on réduire les préjugés et la discrimination ? Le contact entre membres de différents groupes sociaux semble avoir des effets bénéfiques, surtout si ce contact a lieu dans des conditions d’égalité des statuts, d'absence de compétition, impliquant des buts communs, et s'il est cautionné par l'autorité. D'autres stratégies prometteuses s'attaquent aux processus catégoriels en favorisant l'identification avec un groupe supra-ordonné (ex : nous sommes tous Européens), en rendant saillantes les catégorisations multiples (ex : être femme et musulmane et employée syndicalisée), ou en encourageant les gens à se focaliser sur l'individu plutôt que le groupe social auquel celui-ci appartient . Le défi pour les recherches dans les années à venir sera d'identifier les stratégies de réduction de préjugés ayant des impactes tangibles dans le monde réel (ex : turn-over réduit, augmentation du taux de réussite d'étudiants issus de l'immigration). Ceci se fera nécessairement par une évaluation rigoureusement scientifique à l'aide d'expériences aléatorisées sur le terrain.

 

Référence bibliographique:

Whitley, B. E., & Kite, M. E. (2013). Psychologie du préjugé et de la discrimination. Bruxelles, Belgique: De Boeck Supérieur.